TIPHAIGNE de la ROCHE en 1761, écrit cette fiction :

"Je fus frappé, écrit le voyageur, d'un spectacle qui me causa bien de l'étonnement. J'aperçus par une fenêtre une mer qui ne me parut éloignée que de 2 ou 3 stades. L'air, chargé de nuages, ne transmettait que cette lumière pâle qui annonce les orages ; la mer, agitée, roulait des collines d'eau et ses bords blanchissaient de l'écume des flots qui se brisaient sur le rivage.
Par quel prodige, m'écriai-je, l'air serein il n'y a qu'un instant, s'est-il subitement obscurci ?
Par quel autre prodige trouvais-je l'Océan au centre de l'Afrique ?
En disant ces mots je courus avec précipitation pour convaincre mes yeux d'une chose si invraisemblable.
Mais en voulant mettre ma tête à la fenêtre, je heurtai contre un obstacle qui me résista comme un mur. Etonné par cette secousse, plus encore par tant de choses incompréhensibles, je reculai cinq ou six pas en arrière.
- "Ta précipitation cause ton erreur, me dit le préfet; cette fenêtre, ce vaste horizon, ce nuage épais, cette mer en furie, tout cela n'est qu'une peinture."
D'un étonnement, je ne fis que passer à un autre.
Je m'approchai avec un nouvel empressement ; mes yeux étaient toujours séduits et ma main put à peine me convaincre qu'un tableau m'eût fait illusion à ce point.
Les "esprits élémentaires" poursuivit le préfet, ne sont pas si habiles peintres qu'adroits physiciens ; tu vas en juger par leur manière d'opérer. Tu sais que des rayons de lumière réfléchis des différents corps font tableau et peignent ces corps sur toutes les surfaces polies, sur la rétine de l'oeil, par exemple, sur l'eau, sur les glaces.
Les "esprits élémentaires" ont cherché à fixer ces images passagères ; ils ont composé une matière très subtile, très visqueuse, et très prompte à se dessécher et à se durcir, au moyen de laquelle un tableau est fait en un clin d'oeil.
Ils enduisent de cette matière une pièce de toile et la présentent aux objets qu'ils veulent peindre.Le premier effet de la toile est celui du miroir. On y voit tous les corps voisins et éloignés dont la lumière peut apporter l'image.Mais ce qu'une glace ne saurait faire, la toile au moyen de son enduit visqueux, retient les simulacres.
Le miroir vous rend fidèlement les objets, mais n'en garde aucun. Nos toiles ne les rendent pas moins fidèlement et les gardent tous.
Cette impression des images est l'affaire du premier instant où la toile les reçoit. On l'ôte sur- le-champ, on la place dans un endroit obscur.
Une heure après, l'enduit est désséché et vous avez un tableau d'autant plus précieux qu'aucun art ne peut en imiter la vérité, et que le temps ne peut en aucune manière l'endommager.
Nous prenons dans leur source la plus pure, dans le corps de la lumière, les couleurs que les peintres tirent de différents matériaux que le laps des temps ne manque jamais d'altérer.
La précision du dessin, la vérité de l'expression, les touches plus ou moins fortes, la gradation des nuances, les règles de la perspective, nous abandonnons tout cela à la nature, qui, avec cette marche sûre qui jamais ne se démentit, trace sur nos toiles des images qui en imposent aux yeux et font douter à la raison si ce qu'on appelle réalités ne sont pas d'autres espèces de fantômes qui en imposent aux yeux, à l'ouïe, au toucher et à tous les sens à la fois.

"L'esprit élémentaire" entra ensuite dans quelques détails physiques ; premièrement sur LA NATURE du corps gluant qui intercepte et garde les rayons ; secondement, sur LES DIFFICULTES de le préparer et de l'employer ; troisièmement, sur LE JEU DE LA LUMIERE et de ce corps desséché ; trois problèmes que je propose aux physiciens de nos jours et que j'abandonne à leur sagacité. "

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